L’excellence universitaire ne se classe pas, elle se garantit

Publié le 23/06/2026 Éducation

L’excellence académique est devenue un ordre. Elle justifie des réformes, des appels à projets, des regroupements d’établissements, des politiques de financement et des stratégies d’attractivité. Mais qu'est-ce que l'excellence ? Elle est fréquemment réduite à la place d’une université dans un classement, au nombre de publications qu’elle produit, à ses brevets, à ses financements compétitifs ou à sa visibilité internationale. Mais cette réduction est trompeuse.

 

Un classement ne mesure pas l’excellence d’une université. Il mesure seulement l’adéquation d’un établissement à une définition arbitraire de l’excellence. Quels résultats faut-il récompenser ? Les publications ? Les citations ? Les revenus industriels ? Les prix prestigieux ? La sélectivité ? La proportion d’étudiant·es internationaux ? La capacité à déposer des brevets ? Ces choix ne sont absolument pas neutres. Ils traduisent une orientation politique visant l'unicité. Ils affirment, souvent sans le dire, ce que l’université représente à leurs yeux. Les universités françaises doivent-elles garantir l'excellence de notre service public, ou prendre les atours valorisés par les pays concurrents ?

 

Quelle université considérons-nous comme la meilleure ? Celle qui dépose le plus de brevets, ou celle qui garantit à ses diplômé·es une insertion professionnelle stable, qualifiée et choisie ? Celle qui délivre le plus de doctorats, ou celle qui finance ses doctorant·es, leur assure un encadrement solide, limite les abandons évitables et prépare réellement leurs carrières ? Celle qui attire les étudiant·es les plus favorisé·es, ou celle qui permet à des publics divers d’atteindre un haut niveau de maîtrise et de qualification ? Celle qui concentre les moyens sur quelques équipes déjà reconnues, ou celle qui maintient une recherche de haut niveau dans les territoires et les disciplines que le marché juge moins rentables ? Ces questions ne peuvent pas être résolues par un chiffre unique.

 

L’université remplit plusieurs missions. Elle produit des connaissances. Elle forme des étudiant·es et des professionnel·les. Elle prépare des chercheur·ses, des enseignant·es, des cadres, des ingénieur·es, des soignant·es, des expert·es, des responsables publics et associatifs. Elle éclaire les décisions collectives. Elle soutient les hôpitaux, les administrations, les collectivités, les entreprises, les établissements scolaires, les institutions culturelles et les associations. Elle préserve des disciplines dont l’utilité ne peut pas toujours être démontrée à court terme. Elle doit aussi garantir la liberté académique, l’intégrité scientifique et l’égalité d’accès aux savoirs. Réduire ces missions à une hiérarchie générale revient à les déformer, à les brutaliser.

 

Les classements organisent une compétition délétère. Ils ne décrivent pas la qualité réelle des universités. Ils incitent les établissements à concentrer leurs efforts sur ce qui est immédiatement visible dans les métriques, les publications internationales, les projets financés, les recrutements stratégiques, les partenariats les plus valorisables, les étudiant·es les plus faciles à faire réussir. Les activités plus lentes, moins quantifiables et pourtant indispensables deviennent secondaires. La réussite étudiante, l'encadrement doctoral, le soutien aux personnels, la prévention des violences, le maintien des infrastructures, l'accompagnement des publics fragiles, les services documentaires, la diffusion des savoirs, la coopération territoriale, deviennent des variables d'ajustement. Le danger est d'autant plus grand lorsque les universités sont sommées de démontrer sans cesse une forme restreinte d'excellence pour conserver leurs moyens. Les établissements déjà les mieux dotés attirent davantage de financements, de personnels et de partenaires. Cette accumulation améliore leur visibilité. Leur visibilité renforce ensuite leur capacité à capter les ressources. Les classements contribuent plus à approfondir les écarts qu'à les constater. L’excellence académique ne doit pas être le nom poliquement correct de la concentration des moyens au détriment des missions de service public.

 

Définir autrement l'excellence académique du service public est une étape indispensable si nous voulons la garantir. Elle désigne d'abord la capacité durable d’une université à remplir ses missions à un haut niveau d’exigence. Elle ne consiste pas à être meilleure que toutes les autres. Elle consiste à garantir la qualité de ce que l’on fait, dans les conditions où on le fait, et pour les personnes auxquelles on le destine. Une université d'excellence produit une recherche libre, rigoureuse et durable. Elle donne aux chercheur·es le temps, les infrastructures, les financements et l’autonomie nécessaires pour explorer des questions qui ne trouvent pas immédiatement leur traduction dans un brevet, un produit ou une politique publique. Elle protège la pluralité disciplinaire. Elle maintient une recherche fondamentale forte. Elle garantit l’intégrité scientifique. Elle refuse que la pression de la publication, de la compétition ou du financement immédiat dégrade la qualité du travail scientifique.

 

Une université d'excellence forme réellement. Elle ne se contente pas de sélectionner les étudiant·es déjà les mieux préparé·es, puis de présenter leur réussite comme la preuve de sa valeur. Elle permet à des étudiant·es d’origines sociales, scolaires et géographiques diverses de progresser, de maîtriser des savoirs exigeants, de construire une autonomie intellectuelle et de trouver leur place dans la société. La réussite ne doit pas être pensée seulement comme l’obtention d’un diplôme. Elle suppose des compétences réelles, une orientation éclairée, une réorientation possible lorsque le parcours choisi ne convient plus, et une insertion professionnelle à la hauteur du niveau de qualification. Une université d'excellence protège les conditions dans lesquelles se font l’étude, l’enseignement et la recherche. Les conditions de travail déterminent la qualité des missions universitaires. Une université ne peut pas revendiquer l’excellence lorsque ses étudiant·es travaillent dans des locaux vétustes, saturés ou inaccessibles. Elle ne peut pas la revendiquer lorsque les personnels compensent les sous-effectifs par des heures invisibles, lorsque la surcharge administrative détourne durablement les enseignant·es et les chercheur·es de leurs missions, lorsque la précarité devient un mode normal de gestion, lorsque les violences sexistes et sexuelles, les discriminations, le harcèlement ou les risques psychosociaux ne trouvent pas de réponse crédible. Une institution qui obtient des résultats en s’appuyant sur l’épuisement, le dévouement non reconnu et l’auto-exploitation ne produit pas de l’excellence. Elle produit malgré ses défaillances.

 

Cette exigence concerne tout particulièrement le doctorat. Le doctorat est l’un des indicateurs les plus exigeants de la qualité universitaire, non parce qu’il devrait devenir un signe de prestige ou une variable de classement, mais parce qu’il révèle la capacité réelle d’un établissement à articuler ses missions. Former des docteur·es suppose de faire vivre une recherche originale. Cela suppose des laboratoires, des équipements, des directions de thèse disponibles, des écoles doctorales capables d’assurer un cadre collectif, des formations méthodologiques et éthiques, des possibilités de mobilité, des réseaux internationaux, des financements et des conditions matérielles de travail. Cela suppose aussi de préparer les doctorant·es à des carrières diverses, dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi dans les entreprises, les administrations, les collectivités, les hôpitaux, les institutions culturelles, les associations ou les organisations internationales. Le doctorat se situe au point de rencontre de la recherche, de la formation, de l’internationalisation et de l’insertion professionnelle. Il montre immédiatement si une université est capable de soutenir un travail scientifique dans la durée, de protéger les personnes qui le réalisent et de faire reconnaître les compétences qu’elle produit. Mais le volume de doctorats délivrés ne suffit pas à mesurer cette qualité. Une université qui inscrit beaucoup de doctorant·es mais tolère des thèses sans financement, des encadrements défaillants, des prolongations subies, des charges d’enseignement disproportionnées ou des sorties de thèse sans perspectives professionnelles solides ne peut pas revendiquer une politique doctorale d'excellence.

 

Combien de doctorant·es disposent d’un financement complet et suffisant ? Combien doivent prolonger leur thèse faute de moyens, alors que leur travail scientifique est prêt à être achevé ? Quel est le taux d’encadrement réel ? Les directions de thèse sont-elles formées et disponibles ? Les comités de suivi individuel permettent-ils une parole libre ? Les doctorant·es peuvent-ils accéder à un tiers extérieur en cas de conflit, de harcèlement, de rupture de financement ou de défaillance d’encadrement ? Ont-ils accès à des formations, à des missions d’enseignement, à des réseaux professionnels et à une préparation effective de leur avenir ? Quelle est leur poursuite de carrière à un, trois et cinq ans ? Dans quels secteurs les docteur·es sont-ils recrutés, avec quel niveau de responsabilité, de rémunération et de stabilité ? Une université qui délivre moins de doctorats, mais qui garantit ces conditions, démontre plus son excellence qu’une université qui augmente ses effectifs sans garantir les moyens nécessaires.

 

Le niveau d’investissement national dans la recherche et le développement participe de la même logique. Une ambition scientifique ne peut pas reposer seulement sur la qualité individuelle des chercheur·es ou sur la capacité des universités à obtenir des financements compétitifs. Elle exige des ressources suffisantes, prévisibles et durables. Elle exige aussi un nombre de financements doctoraux à la hauteur des besoins de la recherche, de la formation et de la société. Pourtant, les universités françaises sont souvent invitées à être simultanément plus internationales, plus innovantes, plus attractives, plus professionnalisantes et plus performantes, tout en disposant de marges de manœuvre budgétaires limitées. Une politique doctorale dépend alors de contrats ponctuels, de projets de recherche, de partenariats privés, de financements territoriaux ou de fondations. Ces ressources peuvent être utiles mais ne pourront jamais remplacer une politique publique stable. Le doctorat ne peut pas être piloté à partir de financements opportunistes. Il suppose une capacité de planification, repérer des viviers dès le master, financer les projets, assurer les encadrements, prévoir les prolongations nécessaires, organiser les mobilités, proposer des formations et préparer les débouchés. Une université qui ne peut maîtriser ces éléments ne conduit pas une stratégie doctorale. Elle gère les conséquences de financements fragmentés.

 

L’alternative aux classements n’est pas l’absence d’évaluation. Elle est une évaluation plus rigoureuse, plus transparente et plus utile. Il ne doit plus s’agir de dire quelle université serait première, deuxième ou dernière. Il s’agit de caractériser les établissements selon les missions qu’ils remplissent, les publics qu’ils accueillent, les moyens dont ils disposent, les résultats qu’ils obtiennent et les difficultés qu’ils rencontrent. Certaines universités peuvent atteindre un niveau particulièrement élevé dans la réussite et l’insertion des étudiant·es. D’autres peuvent jouer un rôle majeur dans la recherche fondamentale. D’autres encore peuvent se distinguer par la qualité de leur formation doctorale, leur ouverture internationale, leurs coopérations avec les collectivités, les hôpitaux, les PME ou les associations, leur capacité à former des expert·es pour les services publics, ou leur engagement dans l’égalité, l’accessibilité et les conditions de travail. Ces qualités ne sont pas interchangeables. Elles doivent être rendues visibles sans être écrasées dans une note globale.

 

Cette caractérisation doit s’appuyer sur des critères objectivables, transparents, scientifiquement construits et publiquement discutés. Aucun indicateur n’est absolument neutre. Choisir de mesurer l’insertion stable, la qualité de l’encadrement, la liberté académique, l’accessibilité, la santé au travail ou les retombées territoriales est un choix politique. Il faut l’assumer. Le choix contraire, qui consiste à ne mesurer que ce qui est facilement comptable et immédiatement rentable, l’est tout autant. L’évaluation doit servir à identifier les forces, les fragilités et les besoins. Elle doit permettre de savoir où l’État doit financer, protéger, corriger et accompagner. Elle ne doit pas servir à abandonner les établissements qui accueillent les publics les plus fragiles, qui remplissent des missions territoriales lourdes ou qui travaillent dans des disciplines moins valorisées par les palmarès internationaux. Évaluer une université ne doit pas servir à l’opposer aux autres. Cela doit permettre de savoir ce dont qu'elle nécessite de la puissance publique pour pouvoir remplir ses missions.

 

Il faut financer les missions avant de financer la compétition. Les appels à projets peuvent compléter les financements publics. Ils ne peuvent pas remplacer les dotations récurrentes nécessaires aux recrutements, aux formations, aux bibliothèques, à l’immobilier, aux fonctions support, aux laboratoires et à la politique doctorale. Il faut garantir des standards communs sur l’ensemble du territoire. La qualité des locaux, l’accessibilité, les conditions d’encadrement, la prévention des violences, la disponibilité des services administratifs, le soutien aux étudiant·es, le financement doctoral et la capacité de recours en cas de difficulté ne doivent pas dépendre de la seule capacité d’un établissement à attirer des fonds exceptionnels. Il faut protéger et faire reconnaître les diplômes nationaux. Le master et le doctorat doivent rester lisibles, exigeants et clairement distingués des certifications privées. Leur valeur doit être reconnue dans les recrutements, les grilles salariales, les concours et les carrières. INon pas pour accorder un privilège à certains diplômé·es, mais pour ne pas gaspiller les compétences que le pays forme.

 

L’excellence universitaire n’est pas une place à conquérir. C’est une exigence à garantir sur le temps long. Elle ne consiste pas à désigner quelques universités gagnantes. Elle consiste à donner à toutes les universités les moyens d’atteindre des standards élevés dans leurs missions propres. Elle consiste à former sans abaisser les exigences, à chercher sans renoncer à la liberté académique, à protéger sans infantiliser, à coopérer avec la société sans subordonner la recherche à ses intérêts immédiats. Le doctorat permet de vérifier si cette promesse est tenue. Là où les doctorant·es sont financé·es, encadré·es, protégés, formés et reconnus, l’université démontre qu’elle sait relier recherche, formation et responsabilité sociale. Là où ils doivent compenser par leur précarité, leur réseau personnel ou leur capacité à supporter l’incertitude et les défaillances de l’institution, l’excellence n’est plus qu’un mot creux.