La liberté de création ne doit pas changer avec les élections

Publié le 11/06/2026 Culture Société

Aujourd’hui, une pièce sur les migrants. Demain, un spectacle féministe. Après-demain, une œuvre conservatrice, écologiste, souverainiste, religieuse, anticléricale ou libérale. Nous ne devons pas ouvrir la boîte de Pandore.

 

La question n’est pas de savoir si nous aimons telle pièce, tel metteur en scène, tel message ou telle vision du monde. La question est à la fois plus simple, mais aussi plus grave. Voulons-nous que chaque changement de majorité politique entraîne une épuration culturelle ? La liberté de création ne doit pas dépendre de l’alternance municipale. Elle ne doit pas devenir une autorisation seigneuriale, accordée par une majorité puis retirée par la suivante. Elle ne peut pas être protégée seulement quand elle sert les idées que nous aimons. Une liberté qui ne protège que les œuvres que nous approuvons n’est déjà plus une liberté. C’est une préférence politique habillée en principe.

 

Rappelons une évidence. La liberté d’expression et la liberté de création ne sont pas absolues. Une démocratie n’a pas à accepter l’illégalité au nom de l’art. La République interdit légitimement l’incitation à la haine, l’apologie du terrorisme, la diffamation, certains propos discriminatoires, les atteintes à la dignité humaine. Elle n’a pas à financer ou à autoriser une œuvre manifestement contraire à la loi. C'est un principe essentiel. Il évite la confusion. Défendre la liberté de création ne signifie pas demander à la puissance publique de protéger la haine, le racisme, l’antisémitisme ou l’appel à la violence. La République n’a pas à protéger la haine. La République doit protéger la liberté.

 

Le danger commence précisément lorsque l’on sort du droit pour entrer dans le goût politique. Lorsqu’une œuvre n’est pas écartée parce qu’elle est illégale, mais parce que son sujet dérange. Lorsqu’un élu ne dit plus seulement “cela viole la loi”, mais “cela ne correspond pas à mes convictions”. Là, nous ne parlons plus de légalité. Nous parlons de contrôle idéologique. Les maires ne sont pas élu·es pour gouverner la conscience. Les maires ne sont pas chargé·es de décider quelles émotions, quelles histoires, quelles visions du monde les habitants de sa commune ont le droit de rencontrer. Gouverner une ville ne donne pas mandat pour gouverner les imaginaires.

 

Une œuvre peut être critiquée. Une œuvre peut être contestée. Une œuvre peut être combattue par le débat public, par des articles, par des prises de parole, par des désaccords assumés. Mais elle ne doit jamais être effacée simplement parce qu’elle déplaît au pouvoir local. C'est un principe indispensable. Non pour protéger un artiste en particulier. Non pour transformer une pièce en symbole intouchable. Mais pour éviter un précédent dangereux. Une fois que l’on accepte qu’une majorité municipale retire une œuvre pour des raisons idéologiques, il devient difficile de refuser demain la même méthode à une autre majorité. Une mairie de gauche pourrait écarter une pièce conservatrice, une conférence sur la sécurité, un auteur souverainiste. Une mairie de droite pourrait écarter une œuvre sur l’immigration, un spectacle féministe, une création écologiste. On trouvera toujours une raison de censurer ce que l'on n’aime pas. C’est précisément pour cela que nous devons respecter un principe supérieur, celui de la démocratie.

 

Le danger ne tient pas dans l’identité de la majorité. Le danger est l'existence même d'un arbitre idéologique. Si la liberté de création change avec les élections, elle n’est plus une liberté. Elle devient une permission seigneuriale, fragile, soumise à l’humeur du pouvoir. Mais la culture ne doit jamais devenir un outil de propagande municipale. Les institutions culturelles n’ont pas pour mission de confirmer les convictions du maire, de flatter son électorat ou de traduire son programme en saison artistique. Elles ont pour mission d’exposer, de questionner, de transmettre, parfois de déranger. Elles permettent à une ville de respirer au-delà de ses habitudes. Elles offrent au public la possibilité de rencontrer ce qu’il connaît déjà, mais aussi ce qu’il n’aurait pas choisi spontanément. Une œuvre n’est pas là pour plaire à un élu. Elle est là pour rencontrer un public.

 

Bien sûr, une commune a le droit de faire des choix culturels. Elle ne peut pas tout programmer. Elle doit arbitrer des budgets, organiser une saison, construire une politique culturelle. Mais il y a une différence essentielle entre choisir une programmation et retirer une œuvre parce que son sujet déplaît politiquement. La première relève de la gestion culturelle. La seconde relève d’une logique de tri idéologique, une logique dangereuse pour tout le monde. La démocratie ne consiste pas à remplacer une orthodoxie par une autre. Elle consiste à permettre la coexistence pacifique de désaccords profonds. Nous pouvons vivre dans la même ville sans aimer les mêmes œuvres. Nous pouvons partager les mêmes équipements publics sans partager les mêmes convictions. Nous pouvons financer collectivement des espaces culturels où chacun et chacune ne se reconnaît pas toujours. C'est une frontière entre la démocratie et la dictature. Nous n'avons pas à être d’accord sur tout. Nous devons seulement accepter que d’autres puissent voir, lire, entendre, aimer ou contester ce que nous n’aurions pas choisi. Dans une démocratie, ce ne sont pas les élu·es qui choisissent ce que les habitant·es ont le droit de voir. Ce sont les citoyen·nes qui choisissent, parmi la pluralité respectant les lois de la République, ce qu’ils et elles souhaitent regarder, lire, écouter, ignorer ou critiquer.

 

Nous ne devons surtout pas nous perdre dans les conceptions autoritaires du pouvoir. Le pouvoir municipal est un pouvoir d’organisation, de protection, d’amélioration du quotidien. Il ne doit pas devenir un pouvoir de filtrage moral. Non parce qu’il viendrait d’un camp particulier, mais parce qu’il abîme notre société commune. Aujourd’hui, certain·es peuvent se réjouir parce que l’œuvre visée ne leur plaît pas. Ils auraient tort. Toute censure idéologique fragilise toujours la liberté de toutes et tous. Une œuvre peut être déprogrammée pour des raisons juridiques ou matérielles, mais elle ne doit jamais pouvoir être retirée parce que le pouvoir local n’aime pas son message, son sujet ou sa vision du monde.

 

Une culture totalement consensuelle est une culture morte. Une société où l’art ne dérange jamais est une société qui a cessé de se poser des questions. Nous avons le droit de ne pas aimer une œuvre. Nous avons le droit de la critiquer. Nous avons le droit de ne pas y aller. Mais nous ne devrions pas vouloir qu’un·e maire la fasse disparaître à notre place. La République ne grandit pas quand le pouvoir choisit les œuvres acceptables. Elle grandit quand elle fait confiance aux citoyen·nes pour juger. La liberté de création ne doit pas dépendre du résultat d’une élection municipale. Elle appartient à notre bien commun démocratique. La protéger, ce n’est pas défendre un camp. C’est empêcher que chaque camp, une fois au pouvoir, puisse réduire la culture à son propre miroir. C’est cela que nous devons refuser jour après jour. Pas pour une pièce seulement. Pas pour un artiste seulement. Mais pour la liberté que nous voulons laisser demain à toutes les villes, à tous les publics, à toutes les majorités. Une démocratie n’a pas besoin d’œuvres dociles, mais de citoyens libres.