Déserts médicaux : quel rôle pour les maires ?

Publié le 22/03/2026 Écologie Société

Plus de 6 millions de Françaises et de Français n'ont pas de médecin traitant. Les 10% de la population habitant dans les territoires les plus mal dotés doivent attendre 11 jours pour obtenir un rendez‑vous chez un généraliste. La question de la santé devient de plus en plus angoissante. Les délais d’attente s’allongent. Les renoncements aux soins se multiplient. Les inégalités territoriales, déjà anciennes, s'aggravent. Cette réalité est devenue quotidienne. Elle touche les personnes âgées comme les familles, les territoires ruraux comme certains quartiers urbains. Elle fragilise un principe fondamental, l’égalité d’accès aux soins. Face à cette situation, ce sont souvent les maires qui se retrouvent en première ligne, interpellé·es par les citoyen·es. Ce sont ces maires qui doivent répondre, expliquer, rassurer. Ce sont ces maires sur qui pèse la pression politique d’agir vite, concrètement, localement. La santé est devenue un sujet municipal de premier plan.

Face à cette urgence, les communes ne sont pas restées immobiles. Partout en France, des initiatives ont émergé. Des maisons de santé ont été construites. Des centres municipaux ont été ouverts. Des investissements importants ont été engagés pour attirer des médecins. Mais, malgré ces efforts, les difficultés persistent. Nous faisons souvent une erreur d’analyse. Nous pensons que le problème est d’abord matériel ou financier. Nous construisons, nous équipons, nous incitons. Comme si le principal enjeu était de faire venir des médecins. Mais la réalité est plus profonde. Le problème n’est pas seulement de proposer un lieu d'exercice, mais surtout de proposer un lieu de travail agréable. 

 

Au cœur de la crise des déserts médicaux se trouve une crise des conditions d’exercice. Aujourd’hui, exercer la médecine générale est devenu, dans bien des cas, une épreuve. Non pas en raison du soin lui-même, mais de tout ce qui l’entoure. Le médecin n’est plus seulement médecin. Il est aussi gestionnaire, secrétaire, coordinateur, parfois même travailleur social. À la consultation s’ajoutent les tâches administratives, les certificats, les arrêts de travail, les formulaires, les échanges avec les institutions. Le temps médical se réduit, la charge mentale explose. Cette double activité épuise, décourage et détourne du cœur du métier. Les structures collectives doivent proposer plus qu'un bâtiment. En mutualisant le secrétariat, en organisant la délégation administrative, elles permettent aux médecins de se recentrer sur le soin. Elles redonnent du temps, de l’énergie, du sens.

Mais ce n’est pas tout. Un autre facteur, souvent sous-estimé, pèse lourdement. L’isolement professionnel. Exercer seul·e, prendre des décisions parfois lourdes sans possibilité d’échange immédiat, porter seul·e la responsabilité du suivi de patient·es, tout cela constitue une charge invisible mais pourtant lourde. Là encore, les structures collectives peuvent apporter une réponse essentielle. Elles permettent le travail en équipe, les échanges entre pairs, les décisions partagées. Elles recréent un environnement professionnel vivant.

Enfin, il y a la question, décisive, de la qualité de vie. Dans de nombreux territoires, les médecins subissent leurs horaires. Les congés sont difficiles à prendre. Le temps partiel est souvent au détriment des patient·es. La continuité des soins repose sur des individus, non sur une organisation. Mais les attentes ont changé. Les nouvelles générations de médecins ne refusent pas l’engagement. Elles refusent le sacrifice illégitime. Elles cherchent un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Elles aspirent à exercer dans des conditions compatibles avec une vie normale. Le collectif, ici encore, apporte des solutions. Il permet d’organiser la continuité des soins, de répartir les charges, de rendre possible le repos, le temps partiel, la respiration. 

Il faut le dire clairement, nous ne pourrons résoudre l'équation des déserts médicaux sans transformation des conditions d’exercice. C’est à partir de ce constat que les politiques locales doivent évoluer. Trop souvent, l’action publique s’est concentrée sur les bâtiments et les conditions d'attractivité financière. Construire une maison de santé, ouvrir un centre, proposer un local. Ces initiatives sont utiles, mais elles ne suffisent pas. Ce qu’attendent les médecins, ce n’est pas seulement un lieu. C’est un cadre de travail. Les maires ont ici un rôle essentiel à jouer. Non pas en se substituant aux professionnels de santé, mais en créant les conditions qui rendent l’exercice attractif. Cela suppose d’abord de favoriser les structures collectives. D’accompagner les installations en équipe. De soutenir la mutualisation des ressources. D’encourager les dynamiques locales qui permettent aux professionnels de ne pas être seuls. Cela suppose aussi de faciliter concrètement le quotidien. Mettre en place des secrétariats partagés. Organiser la coordination entre professionnels. Créer des passerelles avec les infirmier·es, les pharmacien·nes, les kinésithérapeutes. Faire de la santé un écosystème local, et non une somme d’initiatives isolées.

 

Mais n'oublions pas que les communes ne peuvent pas tout. Derrière les difficultés locales se cache une réalité nationale. La France manque de médecins. Le nombre de professionnel·les formé·es est insuffisant. La profession vieillit. Les départs à la retraite s’accélèrent. Les territoires s’organisent, innovent, investissent, mais ils se concurrencent aussi. Ce qui est gagné ici est souvent perdu ailleurs. Les politiques locales, aussi volontaristes soient-elles, redistribuent plus qu’elles ne résolvent. Il est impératif de ne pas se tromper d’échelle. La réponse doit aussi être nationale. Elle passe par la formation, par la régulation, par une transformation en profondeur du système de santé. Mais elle passe aussi et surtout par une question plus fondamentale.

Quelle place voulons-nous donner au métier de médecin généraliste ?

Aujourd’hui, une part considérable du temps médical est absorbée par des tâches périphériques. Certificats, démarches administratives, coordination institutionnelle. Autant de missions nécessaires, mais qui éloignent du cœur du soin. Faut-il continuer ainsi ? Ou faut-il repenser l’organisation pour que le temps du médecin soit consacré en priorité à ce qu’il fait de mieux, accompagner, soigner, prévenir ? La question mérite d’être posée collectivement. Elle ne concerne pas seulement les médecins. Elle concerne la société tout entière. Derrière la crise des déserts médicaux, il y a une interrogation plus large. À quelles conditions le temps médical est-il le plus utile à chacun et chacune, à toutes et tous ? Comment organiser le système pour qu’il soit à la fois efficace, humain, soutenable ? 

 

Les maires ont ouvert la voie. Partout les maires ont agi, souvent avec courage et inventivité. Ils ont montré que des solutions locales existent. Mais il est nécessaire d’aller plus loin. De dépasser la logique des infrastructures pour entrer dans celle des conditions d’exercice. De cesser de penser l’attractivité uniquement en termes financiers pour la penser en termes de qualité de travail et de vie. De reconnaître que la santé, aujourd’hui, est aussi une question d’organisation collective. La crise actuelle nous oblige à revoir nos certitudes. Elle nous invite à repenser en profondeur notre rapport à la médecine de proximité. À condition de l’entendre, elle peut devenir une opportunité. À condition d’agir, elle peut devenir un point de bascule.

Garantir l’accès aux soins, partout sur le territoire, ce n’est pas seulement une politique publique. C’est un engagement républicain. C’est la promesse d'égalité face aux enjeux de santé.