Comment sauver les librairies ?

Publié le 11/12/2025 Culture Économie Temps de vie

    Souvent, les crises sont là sans qu'on les remarque. Elles avancent à bas bruit jusqu’à ce que l’on réalise, trop tard, que quelque chose d’essentiel est entrain de disparaître. La crise des librairies en fait partie. Les statistiques sont limpides. Des ventes en volume qui stagnent. Une explosion du coût du papier et de l’énergie. Des loyers qui augmentent. Des marges qui s’effritent. Une partie du secteur tient par vocation, par passion, par obstination. Mais certaines librairies vacillent, d’autres ferment, et beaucoup survivent dans des conditions extrêmement précaires. On aurait tort d’y voir un simple problème économique. La santé des librairies est en réalité un indicateur de la santé démocratique et territorial. Là où elles disparaissent, c’est un accès à la culture qui s’éteint, et avec lui un pan entier de notre capacité collective à débattre, à comprendre, à juger. C’est la vie démocratique qui s’appauvrit. C’est la cohésion de nos territoires qui s’effrite. C’est une part de notre avenir en commun qui se referme.

 

    Depuis plusieurs années, les ventes de livres stagnent. C’est une tendance structurelle. Le temps disponible se réduit, la fragmentation de l’attention augmente, l’économie de l’écran capte une part croissante de nos vies. Les achats spontanés diminuent et les pratiques culturelles se transforment. Nous lisons encore, mais différemment, moins souvent, selon d’autres rythmes. Ces évolutions ne menacent pas toutes les structures de la même manière. Les librairies indépendantes, dont la survie dépend d’un modèle fragile, sont les premières touchées. Moins de passages, moins de découvertes improvisées, moins de coups de cœur. Tout cela pèse, non seulement sur les chiffres d’affaires mais surtout sur la pratique culturelle de quartiers et de villes.

    À cette baisse de la demande s’ajoute un choc violent sur les coûts. Le prix du papier augmente, les transports renchérissent, les loyers grimpent, les factures énergétiques explosent. Mais les librairies n’ont pas de leviers d’ajustement. Elles travaillent déjà avec des marges microscopiques. Une hausse du prix du papier ne peut être répercutée ni intégralement ni rapidement. Une augmentation du loyer ne peut pas être compensée par des ventes supplémentaires. Une facture d’électricité trop élevée peut suffire à faire basculer les petites et moyennes entreprises dans le rouge. Dans ces conditions, comment investir ? Comment repenser l’espace, accueillir des ateliers, créer des animations, diversifier les activités ? La plupart des librairies n’en ont pas les moyens. Beaucoup tiennent grâce au dévouement des libraires, mais le dévouement ne constitue pas une stratégie économique durable. 

    Ce sont les petites villes, les villages et les quartiers populaires qui paient le prix le plus fort. Là où une librairie ferme, aucune infrastructure alternative ne vient la remplacer. Une fermeture n’est pas seulement un échec commercial. C’est un choc territorial. C’est une possibilité d’accès à la culture qui disparaît. C’est un lieu de discussion qui s’éteint. C’est un fragment de pluralité qui s’efface. Dans certains territoires, la librairie était le dernier espace de médiation culturelle. Quand elle disparaît, la fracture culturelle se creuse, aggravant la fracture démocratique. Une société où l’accès aux œuvres dépend du code postal est une société plus vulnérable aux simplifications, aux manipulations, aux radicalisations. Une démocratie affaiblie.

 

    Un livre n’est jamais un objet neutre. Il transmet des idées, des récits, des contradictions, des inspirations. Il structure notre rapport au monde et notre capacité à en débattre. Un pays où le livre se porte bien est un pays qui donne à toutes et à tous les moyens de se construire un jugement éclairé. C’est un fondement de la citoyenneté moderne. Réduire le livre à un produit culturel, soumis aux seules lois du marché, revient à ignorer ce rôle d’émancipation. Cela revient à déstabiliser l’une des conditions essentielles à toute démocratie, que chacun et chacune puisse accéder à des œuvres variées, complexes, contradictoires.

    Une librairie n’est pas seulement une allée de rayons. C’est une conversation ouverte avec la France, la francophonie, le monde. C’est un lieu où les libraires proposent, contextualisent, guident. Elles et ils jouent un rôle que nulle plateforme ne peut remplacer. La médiation humaine, la capacité à surprendre, à décaler, à ouvrir des portes que l’on n’aurait pas pensées. Sans librairies, seules les œuvres massives survivent. La bibliodiversité s’effondre. Et avec elle, la santé intellectuelle de notre pays. Une société qui ne lit que ce qui se vend le plus est une société qui renonce à sa pluralité et à sa capacité de réflexion.

    Quand les librairies s’effacent, la médiation culturelle se concentre entre les mains de quelques plateformes. L’algorithme n’est pas un ennemi, il peut aider, accompagner, recommander. Mais il n’est pas un acteur démocratique. Il ne propose pas la diversité au nom de l’émancipation. Il optimise en fonction de ce qui fonctionne déjà. Ce n’est pas un contre-pouvoir mais un amplificateur. Sans contrôle, il fabrique une pensée unique. Dans les territoires où la librairie a disparu, le choix de lecture cesse d'être une rencontre. Il devient un flux automatique. Un flux rétrécissant, jamais une alternative viable.

 

    Les librairies doivent renaître comme lieux de vie, comme institutions locales, comme biens communs. Il ne s’agit pas de sauver les librairies en répétant le passé. Il est indispensable de les réinventer. Partout où cela a été tenté, les librairies qui s’en sortent sont celles qui ont su devenir des lieux vivants. Des librairies-cafés, des librairies-ateliers, des librairies qui organisent clubs de lecture, rencontres d’auteur et d'autrices, ateliers d’écriture, animations jeunesse. La diversification ravive sa mission culturelle. C’est une manière de la renforcer, en créant des espaces où les œuvres circulent différemment, où les lecteurs et les lectrices se rencontrent, où la culture redevient une pratique collective.

    Dans certains quartiers, une librairie est un repère. Dans certains villages, un point de stabilité. Dans certaines petites villes, le dernier lieu où l’on peut discuter sans consommer, découvrir sans être en proie à la publicité, rencontrer d’autres imaginaires. Les librairies sont des micro-sociétés. Elles créent du lien, de la continuité, de la cohésion. Elles permettent à des personnes isolées, à des ados en quête de repères, à des parents en recherche de ressources pour leurs enfants, de trouver un espace où la culture est accessible, incarnée, accueillante.

    Le modèle actuel, où une ou deux personnes portent seules un lieu essentiel, n’est plus tenable. Les librairies doivent évoluer vers des modèles plus solides, plus partagés, plus transparents. Une voie prometteuse consiste à transformer les librairies en coopératives territoriales. Dans ces structures la gouvernance est élargie, par les habitant·es, les associations locales, les écoles, les collectivités, en fonction des besoins du territoire. La librairie n’est alors plus une entreprise isolée à la merci du marché. Elle devient un bien commun local, un espace cogéré, soutenu par la collectivité qu’elle sert. Ce modèle permet un financement diversifié et plus stable. Il favorise un ancrage territorial fort et persistant. 

    Pour que cette transformation advienne, il faut reconnaître une évidence. Les librairies ne peuvent se réinventer seules. Les mutations nécessaires, pour la diversification et l'adaptation, mais aussi plus largement, la mise en accessibilité, la rénovation des espaces, la formation, la transition numérique, demandent des moyens que la plupart n’ont pas. Le marché ne finance pas la médiation culturelle. Il ne finance pas la diversité éditoriale. Il ne finance pas l’égalité d’accès aux œuvres. Il ne finance pas non plus le rôle démocratique des librairies. Si nous voulons que ces lieux deviennent de véritables institutions locales, si nous voulons leur donner la capacité de se réinventer, alors un soutien public devient indispensable. Ni pour nationaliser, ni pour administrer, mais pour investir. Donner aux librairies les moyens de franchir un seuil qu’elles ne peuvent pas atteindre seules. Aider à la transition de modèles obsolètes vers des structures plus résilientes, plus ouvertes, plus ancrées dans leur territoire.

 

    La disparition des librairies des territoires n’est pas une fatalité. C’est un choix implicite que nous laissons s’installer faute d’en faire un sujet politique. Si nous considérons la librairie comme un commerce, alors oui, elle n’a pas d’avenir assuré. Mais si nous la reconnaissons comme un lieu de vie, une institution locale, un bien commun, alors tout cela change. Il faut soutenir celles et ceux qui innovent, financer les transformations, encourager les coopératives territoriales, imaginer de nouvelles formes de gouvernance et d’ancrage. Il faut reconnaître que la pluralité culturelle ne se maintient pas seule. Que la démocratie exige des espaces où les œuvres circulent librement, où les idées se rencontrent, où la société se pense elle-même.

    Les librairies ne peuvent plus survivre comme de simples commerces de détail. Elles doivent renaître comme lieux de vie, comme institutions locales, comme biens communs. Si nous voulons préserver l’exception culturelle française, l'État ne pourra pas faire l'économie d'un plan d'investissement à la hauteur des enjeux.